Troisième rencontre littéraire avec Timothée Demeillers

Il y avait ce 13 décembre une très grande opposition entre le sourire de l’auteur, l’ambiance paisible et festive de la bibliothèque de la Turballe et l’univers du roman Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers Asphalte éditions sélectionné pour le prix Grain de Sel.


Cette rentrée littéraire 2017 a vu apparaître un certain nombre de romans Des châteaux qui brûlent d’Arno Bertina par exemple, d’articles, de reportages sur les abattoirs (Association L214)…mais le roman de Timothée Demeillers se différencie des livres évoquant la souffrance animale ou les conflits sociaux…. Ici pas d’aventure collective mais l’homme isolé,  l’homme qui fait corps avec la bête, l’homme déshumanisé par les rythmes, les odeurs, les bruits assourdissants, le mépris, l’absence de liens sociaux, l’homme  « abattu » en même temps que l’animal.

Eric Pessan souligne un certain pessimisme social dans ce roman. C’est l’histoire d’Erwan confronté à des échecs qui le conduisent à travailler dans un abattoir où il sera déstabilisé par d’autres échecs relationnels, amoureux… Timothée Demeillers va chercher à traduire dans la littérature l’ambiance de l’abattoir, la déshumanisation progressive des employés liée au bruit, aux odeurs insupportables, aux cadences. L’humain est gouverné par le rythme de la chaîne. Certes cela a déjà été décrit par Charlie Chaplin, par Simone Weil…mais Timothée Demeillers va plus loin dans son roman. L’abrutissement, la déshumanisation vont pousser Erwan jusqu’au crime, jusqu’à l’incapacité d’émettre des regrets, de se rendre compte de ses actes. L’homme prisonnier de la chaîne pendant 27 ans termine prisonnier des murs de la maison d’arrêt mais n’échappe pas à la monotonie des jours, aux bruits qui lui rappellent les clac, clac, clac… de la chaîne, à l’absence d’empathie, à l’incommunicabilité.

Le style acéré, l’écriture, la ponctuation prolongent ce sentiment d’impuissance, d’isolement, de rupture. Des mots sont isolés, des lignes sautées comme des moments de vide,  des ruptures dans la pensée.  Des bruits résonnent sur toute une ligne…  clac, clac, clac  « Le roulement mécanique du convoyeur, le soufflement abrutissant de la clim, les chants de scies électriques de la découpe, les crochets qui s’entrechoquent, le rail de la 12, puis de la 25 qui s’ouvrent et se referment sur un clac, un clac sec, la tôle de l’usine qui répercute tout ça…le bruit de la peur… »

L’odeur submerge le lecteur. « C’est l’odeur dont je me souviens d’abord. L’odeur qui imprègne tout. L’odeur qui vous prend sur le parking… » Cette odeur ne quitte plus  Erwan. Il a l’impression  qu’elle rend l’amour impossible. Son corps sent la mort. La mort est omniprésente.
Ce roman est le deuxième de Timothée Demeillers. Le premier Prague Faubourg Est publié chez Asphalte en 2014 n’est pas sans points communs avec Jusqu’à la bête. Tous les deux partent d’une expérience personnelle. Timothée a vécu trois ans à Prague et il a expérimenté le travail dans un abattoir près d’Angers pendant quatre mois l’été. Ces deux romans cherchent à décrire les espoirs mis dans le capitalisme  mais aussi le désenchantement, le déracinement, l’incompréhension, les failles de la société de consommation…

 

 

 

 

Eric Pessan nous a proposé d’écouter  « Bruit Blanc » de Pascal Bouaziz qui évoque parfaitement le bruit de la chaîne dans un abattoir, l’impression de tourner  en rond, de ressasser les mêmes gestes…et qui avait servi de fond musical à sa lecture de Jusqu’à la bête.

Timothée Demeillers prépare un troisième roman qui se passera cette fois en Yougoslavie …Il a obtenu une bourse de la mission Stendhal pour se rendre sur place pendant quatre mois… ce qui permettra une écriture in situ . Cette soirée a été, une fois encore, un beau moment de partage !

La prochaine rencontre littéraire aura lieu le 10 janvier 2018 à 18h30 à la bibliothèque de la Turballe et nous permettra de rencontrer Paul de Brancion auteur de l’ogre du Vaterland aux éditions Bruno Doucey.

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